14 mars 2007
Texte de Frédéric Mistral
La
légende du lièvre du Pont du Gard
Un texte de Frédéric Mistral de 1876 fait du Malin le constructeur du Pont du Gard. On dit que le diable bâtit le pont en une seule nuit …
« Il y a… qui sait combien de temps… la rivière de Gardon, qui est une des plus traîtres et rapides qu’il y ait, ne se passait qu’à gué.
Les riverains décidèrent un jour d’y bâtir un pont. Mais le maître-maçon qui s’était chargé de l’entreprise n’en pouvait point venir à bout. Aussitôt qu’il avait posé ses arcades sur le fleuve venait une gardonnade, et patatras !… Le pont était par terre. Un soir, sur tous les autres, que morne et tout seul, il regardait de la rive son travail effondré par la rage du Gardon, il cria désespéré :
- Cela fait trois fois que je recommence, maudite soit ma vie ! Il y aurait de quoi se donner au diable !…
Et aussitôt, pan ! le diable en sa présence parut…
- Si tu veux, lui dit Satan, moi je te bâtirai ton pont, et je te réponds que, tant que le monde sera monde, jamais Gardon ne l’emportera…
- Je veux bien, dit le maçon. Et combien me feras-tu payer ?
- Oh ! peu de chose : le premier qui passera sur le pont sera pour moi.
- Soit, dit l’homme.
Et le diable aussitôt, à griffes et à cornes, arracha à la montagne des blocs de roche prodigieux et bâtit un colosse de pont comme on n’en avait jamais vu.
Cependant le maçon était allé chez sa femme pour lui conter le pacte qu’il avait fait avec Satanas.
- Le pont, dit-il, sera fini demain à la prime aube. Mais ce n’est pas tout, il faut qu’un pauvre malheureux se damne pour les autres… qui voudra être celui-là ?
- Eh ! badaud, lui vint sa femme, tout à l’heure une chienne a chassé un levraut tout vivant. Prends ce levraut et, demain à point d’aube, lâche-le sur le pont.
- Tu as raison, répliqua l’homme.
Et il prend le levraut, retourne à l’endroit où le diable venait de bâtir son œuvre, et, comme l’angélus oscillait pour sonner, il lance la bête sur le pont. Le diable qui était à l’affût à l’autre bout, reçoit vivement le lièvre dans son sac… Mais en voyant que c’était un lièvre, il le saisit avec fureur et l’ emplâtra contre le pont ; et, comme l’angélus sonnait à ce moment, le mauvais esprit, en jetant mille imprécations, s’engloutit au fond du gouffre ».
Le lièvre depuis, se voit encore contre le pont.
Et voilà pourquoi l’on dit que les femmes ont trompé le diable.
10 mars 2007
Lettres de Van Gogh
VAN GOGH à ARLES
C'est à Arles, où le soleil l'enchantait et l'exaltait tout à la fois, que Vincent Van Gogh (1853-1890) écrivit ces pages. Il s'y installa en février 1888...
« Le soleil d'ici, je crois que tu ne le trouverais pas désagréable. Je me trouve on ne peut mieux de travailler dehors par la grande chaleur du jour. C'est une chaleur sèche, limpide, diaphane.
La couleur ici est vraiment très belle. Quand le vert est frais, c'est un vert riche comme nous en voyons rarement dans le Nord, un vert apaisant.
Quand il est roussi, couvert de poussière, il ne devient pas laid pour cela, mais le paysage prend alors des tons dorés de toutes les nuances : or vert, or jaune, or rose, ou bronzé, ou cuivré, enfin du jaune citron au jaune terne, le jaune par exemple d'un tas de grain battu. Quant au bleu, il va du bleu roi le plus profond dans l'eau jusqu'au bleu du myosotis, au cobalt, surtout au bleu clair transparent, au bleu vert, au bleu violet.
Naturellement, cela appelle l'orangé ; un visage brûlé par le soleil fait orangé. Et puis, en raison de beaucoup de jaune, le violet se met tout de suite à chanter. Une clôture ou un toit gris, faits de roseaux, ou un champ labouré fait beaucoup plus violet que chez nous. En outre, comme tu dois bien l'imaginer, les gens ici sont souvent beaux. Bref, je crois que la vie ici est quelque chose de plus heureux qu'en maint autre lieu de la terre. »
Van Gogh, « Lettres d'Arles à sa soeur, juin-juillet 1888 », in Correspondance complète.
« Ici, la nature est extraordinairement belle [...]. La coupole du ciel est d'un bleu admirable, le soleil a un rayonnement de soufre pâle, et c'est doux et charmant comme la combinaison des bleus célestes et des jaunes dans les Van der Meer de Delft. [...]
Cela me fait trois tableaux des jardins en face de ma maison. Puis les deux cafés, puis les tournesols [...]. Puis le soleil rouge sur l'usine et les déchargeurs de sable, le vieux moulin. [...]
Le dernier tableau fait avec les derniers tubes sur la dernière toile, un jardin naturellement vert, et peint dans un vert proprement dit, rien qu'avec du bleu de Prusse et du jaune de chrome. [...]
Je suis ravi de tout ce que je vois !
Et cela vous donne des aspirations d'automne, un enthousiasme qui fait que le temps passe sans qu'on le sente. »
Lettre de Van Gogh à son frère Théo.
Extrait de Tartarin de Tarascon, Alphonse Daudet
Le Port de Marseille il y a 150 ans
C'était à perte de vue un fouillis de mâts, de vergues, se croisant dans tous les sens. Pavillons de tous les pays, russes, grecs, suédois, tunisiens, américains [...]. Les navires au ras du quai, les beauprés arrivant sur la berge comme des rangées de baïonnettes. Au-dessous les naïades, les déesses, les saintes vierges et autres sculptures de bois peint qui donnent le nom au vaisseau ; tout cela mangé par l'eau de mer, dévoré, ruisselant, moisi [...]. De temps en temps, entre les navires, un morceau de mer, comme une grande moire tachée d'huile. [...]
Sur le quai, au milieu des ruisseaux qui venaient des savonneries, verts, épais, noirâtres, chargés d'huile et de soude, tout un peuple de douaniers, de commissionnaires, de portefaix avec leurs bogheys attelés de petits chevaux corses.
Des magasins de confection bizarres, des baraques enfumées où les matelots faisaient leur cuisine, des marchands de singes, de perroquets, de cordes, de toiles à voiles, des bric-à-brac fantastiques. [...]
Partout un encombrement prodigieux de marchandises de toute espèce : soieries, minerais, trains de bois, saumons de plomb, draps, sucres, caroubes, colzas, réglisses, cannes à sucre. L'Orient et l'Occident pêle-mêle.
Extraits du Comte de Monte-Cristo, Alexandre Dumas
Extrait du chapitre I, « Marseille.- L'arrivée »
Le 28 février 1815, la vigie de Notre-Dame-de-la-Garde signala le trois-mâts le Pharaon, venant de Smyrne1, Trieste et Naples2.
Comme d'habitude, un pilote côtier3 partit aussitôt du port, rasa le château d'If, et alla aborder le navire entre le cap de Morgiou et l'île de Riou.
Aussitôt, comme d'habitude encore, la plate-forme du fort Saint-Jean s'était couverte de curieux ; car c'est toujours une grande affaire à Marseille que l'arrivée d'un bâtiment, surtout quand ce bâtiment, comme le Pharaon, a été construit, gréé, arrimé sur les chantiers de la vieille Phocée4, et appartient à un armateur de la ville.
Cependant ce bâtiment s'avançait ; il avait heureusement franchi le détroit que quelque secousse volcanique a creusé entre l'île de Calseraigne et l'île de Jarre ; il avait doublé Pomègues, et il s'avançait sous ses trois huniers5, son grand foc6 et sa brigantine7, mais si lentement et d'une allure si triste, que les curieux, avec cet instinct qui pressent un malheur, se demandaient quel accident pouvait être arrivé à bord. Néanmoins les experts en navigation reconnaissant que si un accident était arrivé, ce ne pouvait être au bâtiment lui-même ; car il s'avançait dans toutes les conditions d'un navire parfaitement gouverné : son ancre était au mouillage, ses haubans de beaupré8 décrochés ; et près du pilote, qui s'apprêtait à diriger le Pharaon par l'étroite entrée du port de Marseille, était un jeune homme au geste rapide et à l'oeil actif, qui surveillait chaque mouvement du navire et répétait chaque ordre du pilote.
La vague inquiétude qui planait sur la foule avait particulièrement atteint un des spectateurs de l'esplanade de Saint-Jean, de sorte qu'il ne put attendre l'entrée du bâtiment dans le port ; il sauta dans une petite barque et ordonna de ramer au-devant du Pharaon, qu'il atteignit en face de l'anse de la Réserve.
Extrait du chapitre XX, « Le cimetière du château d'If »
[...] On fit cinquante pas à peu près, puis on s'arrêta pour ouvrir une porte, puis on se remit en route. Le bruit des flots se brisant contre les rochers sur lesquels est bâti le château arrivait plus distinctement à l'oreille de Dantès à mesure que l'on avança.
« Mauvais temps ! dit un des porteurs, il ne fera pas bon d'être en mer cette nuit.
- Oui, l'abbé court grand risque d'être mouillé », dit l'autre et ils éclatèrent de rire.
Dantès ne comprit pas très bien la plaisanterie, mais ses cheveux ne s'en dressèrent pas moins sur la tête.
« Bon, nous voilà arrivés ! reprit le premier.
- Plus loin, plus loin, dit l'autre, tu sais bien que le dernier est resté en route, brisé sur les rochers, et que le gouverneur nous a dit le lendemain que nous étions des fainéants. »
On fit encore quatre ou cinq pas en montant toujours, puis Dantès sentit qu'on le prenait par la tête et par les pieds et qu'on le balançait.
« Une, dirent les fossoyeurs.
- Deux.
- Trois ! »
En même temps, Dantès se sentit lancé, en effet, dans un vide énorme, traversant les airs comme un oiseau blessé, tombant, tombant toujours avec une épouvante qui lui glaçait le coeur. Quoique tiré en bas par quelque chose de pesant qui précipitait son vol rapide, il lui semblait que cette chute durait un siècle. Enfin, avec un bruit épouvantable, il entra comme une flèche dans une eau glacée qui lui fit pousser un cri, étouffé à l'instant-même par l'immersion.
Dantès avait été lancé dans la mer, au fond de laquelle l'entraînait un boulet de trente-six9 attaché à ses pieds.
La mer est le cimetière du château d'If.
1 Ville de Turquie, actuelle Izmir.
2 Trieste et Naples, villes d'Italie.
3 Marin autorisé à guider les navires pour entrer dans les ports, en sortir.
4 Nom de la colonie grecque ancêtre de Marseille.
5 Voile carrée du mât de hune.
6 Voile triangulaire à l'avant d'un bateau.
7 Voile trapézoïdale de l'arrière d'un bateau.
8 Hauban : cordage, câble servant à assujettir le mât d'un navire. Beaupré : mât plus ou moins oblique à l'avant du navire.
9 Boulet pesant 36 livres, soit un peu moins de 18 kilos.









